Mieux me connaître

J’ai aujourd’hui 38 ans. L’agoraphobie m’a frappé lorsque j’en avais 18. Depuis, je me bats contre elle et vis ma vie du mieux possible. J’ai en partie réussi, malgré les crises. Mais cette année, j’ai décidé d’aller plus loin: partir avec mes deux petits et mon homme autour du monde.

Etre ago, c’est être enfermé, où que l’on soit. Depuis mon adolescence, j’ai ce sentiment d’enfermement.

Ca a commencé doucement: sur les bancs du lycée d’abord jusqu’en fac, les crises panique se répétaient. Difficile de comprendre de quoi j’avais peur. J’avais peur. Je me sentais mal, en panique, sans pouvoir expliquer ce qu’il y avait de dangereux. En fait il n’y a rien de dangereux, mais lorsque l’on a 18 ans, on ne connait pas l’agoraphobie. On apprend à la connaître au fil des mois, lorsque la souffrance et l’isolement nous obligent à nous intéresser à elle.  A bout de ces crises, à bout de force, j’ai renoncé à prendre la voiture, puis le bus, puis à entrer dans un magasin. Même faire la queue ou aller acheter un pain m’était devenu impossible. Lorsqu’enfin j’ai perdu mon boulot et que j’ai fui devant d’autres portes du travail qui auraient pù s’ouvrir à moi, il m’a fallu admettre que comprendre était la première étape pour ne pas aller plus bas.

Mon médecin a rapidement mis un mot sur ces crises: agoraphobie. Avant de comprendre ses mécanismes et ses rouages, il m’aura bien fallu plusieurs docs, psychiatres, sophrologues et des années entières. 18 ans. 19. 20.21.22. Je devenais dépendante de mes proches, prisonnière de mes peurs. Elles envahissaient ma vie entière. Sortir de chez moi était pour moi à un niveau d’anxiété et de stress maximals. La peur de mourir d’une crise me hantait. Combattre la maladie fut long. J’ai commencé à me réveiller vers 27 ans, lorsque mon petit-ami de l’époque me quitta. Il avait raison, je n’offrais plus rien, ne faisait plus rien. L’amour ne peut pas tout combler. Et là, la claque fut assez forte pour me bouger un peu et me dire que je devrai affronter et non éviter les situations qui m’angoissaient..

Seule, je retrouvai un appartement, et j’affrontais. Rester seul était déjà terrible. Lorsqu’on est ago, on n’a aucune confiance en soi et dans son corps. Les paniques étaient donc récurrentes. Chaque pas, chaque sortie, chaque geste pour vous anodin étaient pour moi un calvaire. Il est des maladies qui vous empoisonnent autant le corps que l’esprit, celle-ci en fait partie. Elle terrasse votre corps de tous les maux liés au stress, et vous claque derrière la nuque lorsque vous espériez regoûter à un peu de liberté. Pourtant, je n’avais pas vraiment le choix, c’était ma vie qui foutait le camp à vue d’oeil, les années défilant. Pourtant, moi seule pouvait reprendre le dessus.

Au même moment, un ami m’a proposé son aide pour vaincre l’ago. Raphaël. Il m’emmenait dans les endroits jusqu’ici évités, petit à petit, jour après jour. Il avait 5 mois de disponible avant de reprendre une formation à l’étranger. Je le suivais en traînant le pas, il m’obligeait, je faisais demi-tour, il me poussait. Et ça marchait. Je reprenais un peu de liberté au fil des mois. Puis, comme prévu, il parti.

Je continuai à me battre seule, contre chaque crise, chaque peur nouvelle. J’apprivoisais la solitude, comme les rues d’à côté. Je gagnais quelques mètres et un peu de confiance au fur et à mesure. Pas sans peine, mais je gagnais.

Puis je trouvai un travail, avec son lot de peurs et de paniques.. Douloureusement, j’essuyais les jours sans et tentais de magnifier les jours avec. Je commençais à entr’apercevoir un bout de ciel bleu dans ma vie, et ma rencontre avec Christophe fut la suite logique de la série.

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Avec lui à mes côtés, j’avais encore plus la hargne. Je voulais réussir, pour moi d’abord, mais aussi pour ne pas le décevoir et construire une vie de famille. Il me fit confiance, et le jour où le bâton rempli d’urine révéla une petite croix bleu, tout s’est accéléré. Je me suis sentie forte et confiante, j’osais et réussissais. Désormais, je pouvais prendre ma voiture, aller dans la rue, chez un médecin, un magasin. Je pouvais aller chercher un pain, me faufiler dans une file d’attente. Oui, bien sûr, tout n’était pas réglé: je ne prenais ni le train, ni l’avion, je ne suis allée nulle part où j’aurais eu l’occasion de perdre mon sourire, mais là, j’avais un petit bébé en moi, et je me jurai ce jour-là que je ferai de ma vie ce que je voudrai et non ce que je pourrai.

Nous avons appelé notre fille Léna. Je repris mes études et suivi une formation pour m’occuper de gens dépendants… drôle, non? Je vivais beaucoup mieux, avec moins de crises, et si j’en avais, je savais les contrôler plus facilement. Puis, je suis à nouveau tombée enceinte. Un p’tit mec, nommé Lissandre. Le comble du bonheur. Je goûtais avec émerveillement à tout ce que je ne faisais que rêver auparavant: sortir, aller à la mer, au restau, au ciné, aller sur Chartres et Nantes voir la famille. J’en étais tout simplement incapable il y a 10 ans. J’en suis là aujourd’hui. Je savoure les instants de bonheur avec ma famille, mes amis.

Mais ce n’est pas assez. Oui, j’en veux plus. Oui, je veux moi aussi me nourrir de paysages magnifiques. Je veux aller à la rencontre des gens différents de moi. Je veux parler portugais, chinois, russe, anglais. Je veux goûter aux mets qui sont inégalement cuisinés ici. Je veux me coucher dans des endroits différents et me réveiller avec des levers de soleil  inoubliables. Je veux tester mes peurs car peurs il y aura et me botter les fesses des milliers de fois. Je veux parcourir le monde et offrir à mes enfants la liberté que je caresse depuis si peu…